Michaële-Andréa Schatt fait de la peinture sans que jamais son pinceau n’ait de contact direct avec la toile : procédant par collage et superposition de papiers de soie préalablement dessinés, elle parvient à une surface très plane du fond de laquelle remontent des formes ténues.
Après ses travaux du début des années 80, où il modifiait les éléments et la structure de la peinture — châssis, cadres, toile — jusqu’à flirter avec l'objet, Jean-Christophe Robert s’oriente aujourd’hui vers une approche plus traditionnelle de la peinture.
Il est vrai que la peinture ne représente plus l’essentiel de la production artistique contemporaine et que, parallèlement aux autres modes d’expression que la modernité a vu proliférer — installations, performances, art-vidéo — elle semble toujours davantage tirée du côté du concept.
Dans ce contexte, pourquoi et comment continuer à s’attacher à ce médium ? Renferme-t-il encore aujourd’hui une spécificité irréductible qui expliquerait que la peinture résiste, dans tous les sens du terme ?
Propos recueillis par Karim Ghaddab.
Jean-Christophe Robert
Je crois que la spécificité irréductible de la peinture c’est son histoire, s’il y a une histoire plastique qui résiste, c’est bien celle de la peinture. Il y a eu une fascination pour les nouvelles technologies parce que le médium n’avait pas d’histoire, donc c’est quelque chose de beaucoup plus léger, il y a une grande liberté. La peinture a, au contraire, une histoire beaucoup plus lourde à intégrer et finalement un travail conceptuel beaucoup plus vaste, et intéressant. De toute façon quel que soit le médium choisi, ce qui est essentiel c’est de prendre en compte la problématique du médium au moment où on l’utilise et de faire sa proposition au même titre que de parler du sujet. En littérature, Houellebecq le fait mais pas Rouan ; Nanni Moretti et Godard mais pas Woody Allen (contrairement aux apparences), Thomas Ruff mais pas Jean-Luc Moulène.
Michaële-Andréa Schatt
Ce que je pense en fait c’est que pour peindre encore à l’heure actuelle, il faut être amnésique. On a intégré malgré nous toute l’histoire de la peinture et, en même temps, pour s’autoriser à peindre, il faut savoir retourner la problématique et se dire : « Par où on commence, par où on recommence ? »
La peinture peut se situer dans un entre-deux. Il y avait le côté dithyrambique, jubilatoire des années 80 avec la Figuration Libre et les graffitistes américains, ce côté populaire, B.D., de l’ordre du ludique. Ce qui s’est passé à partir de 1985, avec quelque chose qui était extrêmement froid, lisse, intégrait les éléments de la consommation et de la communication comme médium en tant que tel à travers une mise en scène extrêmement distanciée comme chez Peter Halley, un art de la Distinction. Ces artistes étaient dans un projet à la fois de vulgarisation, c’est-à-dire d’appropriation des éléments de la vie quotidienne, et en même temps dans une recherche extrêmement élitiste d’un absolu de l’art, l’image sublime, l’Idée de la peinture. Et ça, ça arrive aussi dans un cul-de-sac. Toute cette tendance-là arrivait à l’idée d’une vérité parce que la vérité était unique, polie, mise en scène, extrêmement bien faite, incontournable, et le sens était donné par le regardeur et la valeur était donnée par le collectionneur. Il y avait toujours importance à avoir une relation triangulaire entre l’artiste, l’objet et le regardeur. Il n’y avait pas cette zone de trouble qui peut être donnée par la peinture, par le côté mal fait, précaire, petit, quotidien parce que tout était devenu clinique. Je crois que c’est cet entre-deux qui est intéressant pour arriver à un rapport beaucoup plus ténu avec les choses.
Jean-Christophe Robert
Moi, je ne crois pas au côté amnésique dans la production artistique aujourd’hui, sauf pour un aspect de la peinture qui n’est pas négligeable, que j’appellerais l’art brut.
Michaële-Andréa Schatt
J’en parlerais en terme d’autorisation. Chaque fois qu’il y un discours sur la peinture à l’heure actuelle, il est toujours réducteur parce que l’on pense qu’elle n’est jamais soutenue par une pensée. Il y a toujours ce côté « tripal » auquel on l’assimile.
Jean-Christophe Robert
Je crois, au contraire, que la peinture c’est quelque chose d’éminemment conceptuel. Quand tu parles de ces artistes des années 80 comme la Trans-Avant-Garde ou Schnabel et compagnie, ce sont des gens qui, pour moi, ont eu au moins cette importance de dire qu’on pouvait peindre. Leur sujet de peinture, c’était la liberté, ils n’ont jamais parlé que de ça. C’est pour ça qu’il y a eu cet engouement énorme et que c’est presque irregardable aujourd’hui. Tu parles de jubilation mais finalement il y a un côté très pathétique parce que dire : « Voilà, je peins ma liberté de peindre », ça ne va pas très loin. Ça a été nécessaire historiquement mais je crois qu’aujourd’hui, si on touche à la peinture, il s’agit maintenant de parler du sujet. On a la liberté de peindre grâce à ces gens-là, eh bien, maintenant on va pouvoir parler de la tige d’une fleur.
Michaële-Andréa Schatt
La déconstruction s’est faite pas-à-pas : on a commencé à déconstruire l’idée de raconter quelque chose dans la peinture, l’anecdote, après on a déconstruit l’image, puis on a remis en question le support avec Support/Surface.
Jean-Christophe Robert
J’ai essayé jusqu’à maintenant d’intégrer les expériences plastiques importantes du XXème siècle dans mon travail. Ce qui m’intéresse aujourd’hui c’est d’intégrer l’histoire de la peinture depuis plusieurs siècles. A partir du moment où l’on fait une proposition vis-à-vis de la problématique du médium que l’on utilise et du sujet, inévitablement on apporte quelque chose. Ce qui m’intéresse dans une œuvre quelle qu’elle soit, c’est la personne qu’il y a derrière. J’ai découvert ça un jour sur la plage en lisant Faulkner : tout d’un coup j’ai tellement senti Faulkner que c’est comme un ami maintenant. C’est une présence qui ne me quittera pas, qui est là. J’ai envie, en découvrant une œuvre, qu’elle soit littéraire, cinématographique ou plastique, de me faire ce genre d’amitiés-là. Et puis j’ai envie de me faire de plus en plus d’amis !
Michaële-Andréa Schatt
Oui, je suis entièrement d’accord avec toi. Il y a parfois un profond trouble à travers ces rencontres. C’est pourquoi ce qui m’agace beaucoup, ce sont les classifications, les étiquettes. A partir du moment où l’on prononce ce mot, « peinture », il y a déjà un raz-de-marée de références qui arrive. Quand Lévinas parle de l’éloge de la caresse, il dit que c’est une main ouverte à tous les possibles. Il n’y a pas l’idée d’emprise, de « main tenant », de maintenance qu’on trouve dans le concept. La précision est bien sûr une très bonne chose mais on finit aujourd’hui par avoir peu le droit au cheminement labyrinthique, on nous demande d’être rassurants, monolithiques, répétitifs. Le trouble naît aussi de cette liberté de changer. Ça m’avait beaucoup plu quand Ponge montrait à ses éditeurs toutes ses esquisses, il ne montrait pas un produit fini mais que des choses en cours, inachevées, fragmentées. Cela me touche beaucoup parce que je me sens fragmentaire.
Jean-Christophe Robert
Et pourtant tu es Michaële, tu es une unité !
Michaële-Andréa Schatt
Non, je ne me sens pas Michaële, justement. On s’exprime par nos amours successifs : on a été touché par Lévinas, par Ouaknin, par Perec… La pensée, à mon avis, se construit mais n’est pas une chose en soi.
Jean-Christophe Robert
Tu parles de Ponge mais c’est quelqu’un qui est extrêmement précis. Quand il parle du cageot, il est d’une précision diabolique.
Michaële-Andréa Schatt
Oui, chaque esquisse est précise mais ce dont il parle demandera une tonne d’esquisses. Pour atteindre la précision il attaque de tous côtés. J’aime beaucoup le flou chez l’Autre, en ce sens que l’image comporte la multiplicité, c’est ça qui me passionne le plus.
Jean-Christophe Robert
Moi, c’est le net !
Michaële-Andréa Schatt
Souvent je me dis : « Tiens, je vais représenter ce bol » et ce bol je ne peux pas le représenter parce qu’il m’évoquera l’endroit où je l'ai acheté, la personne que j’ai vue le tenir, les souvenirs d’enfance quand je sentais le thé et que je n’allais pas en boire… Donc à chaque fois, au lieu de faire un dessin, j’en fais dix et je les superpose. Je me dis que j’arriverai peut-être à une certaine justesse mais je ne sais pas être directe. A chaque fois que je veux représenter une chose, au lieu d’un point j’ai une étoile. La peinture t’oblige à regarder. Il y a une grande différence entre regarder et voir. Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies de l’image, on voit mais on regarde moins.
Jean-Christophe Robert
De tous temps il y a eu des gens qui voyaient et d’autres qui regardaient, mais aujourd’hui parmi les regardeurs il y a des gens qui regardent beaucoup mieux de la vidéo que de la peinture. J’ai l’impression que l’éducation du regard des jeunes générations est beaucoup plus axée sur ces nouveaux media.
Michaële-Andréa Schatt
Je trouve cela bien, qu’il y ait un changement dans la manière de regarder. C’est parce qu’il y a une nouvelle génération qui nous propose autre chose, que la peinture peut renaître de ses cendres.