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Août 1996

La quête
du sens

Un texte de Didier Barbier sur la rencontre entre mathématiques, musique et peinture.

Didier Barbier, chercheur-mathématicien. Co-auteur de La logique de la bête, Éditions de l’Éclat. Vit et travaille à Paris.

Il y a diverses façons de classer les mots de la langue française, mais la plus rationnelle est l’utilisation de l’ordre lexicographique : une place réservée pour chaque mot nouveau.

Et bien moi, j’ai passé ces quinze dernières années à transposer cette classification pour le compte des mathématiques : comment peut-on, par exemple, positionner le concept de triangle par rapport à celui de racine carrée ? Plus que leur sens, c’était de l’aspect syntaxique des concepts dont j’avais besoin. Cela m’arrangeait, parce qu’il est beaucoup plus facile de manipuler des symboles selon certaines règles que de s’atteler à leur signification. J’étais presque arrivé au but. Encouragé par mes résultats, j’ai anticipé un travail analogue pour les concepts physiques. C’est à ce moment-là que j’ai senti une sorte de malaise : pourquoi certaines zones de l’activité humaine se formalisent-elles en un système qualifié de « mathématique », tandis que d’autres se formalisent en « physique » ? En quoi donc le concept de masse n’appartient-il pas à la même catégorie que celui de triangle ? Est-ce pour des raisons d’ordre institutionnel ? Une question en entraînant une autre, je me suis retrouvé au beau milieu de la sémantique, domaine que j’avais su éviter jusqu’à présent.

J’en étais là de mes investigations quand je reçus un coup de téléphone de mon père m’annonçant qu’il avait acheté un synthétiseur. C’en était fini pour le moment de mes préoccupations scientifiques, je m’octroyais des vacances bien méritées. Nous avons immédiatement étrenné l’engin avec les trois pièces opus 11 de Arnold Schönberg, en faisant entrer dans la machine l’œuvre note par note, comme on enfile des perles sur un collier. Il était grisant de bénéficier de la partie la plus noble de l’interprétation libérée des contingences pianistiques. Je me mis à réfléchir sur la nature des briques élémentaires qu’on avait empilées et sur l’ordre dans lequel cet empilement s’était opéré. J’en ai conclu qu’il serait intéressant de présenter l’œuvre en montrant chaque étape de sa construction, c’est ce que nous fîmes. C’est à force de manipuler quotidiennement ces briques élémentaires de toutes les manières possibles que me vint l’idée toute simple que le sens d’une œuvre interdisait toute description verbale exhaustive. Autrement dit : s’il n’est pas possible de décrire ce que l’on appelle « cheval » par un nombre fini de mots, il en est à fortiori de même pour ce que l’on appelle « sens ». Je venais de mettre mes récentes lectures linguistiques en application et, indépendamment de ma volonté, j’ai été magistralement conduit par Schönberg au cœur d’une œuvre dans laquelle je vivais l’omniprésence du sens. Pour la première fois de ma vie, j’étais en pleine musique comme on est en pleine mer, tous les commentaires sur l’atonalité me paraissaient soudainement bien loin.

Quelques temps auparavant, ma voisine m’avait présenté Jean-Christophe Robert. Quand j’ai accepté de poser pour lui, je ne savais pas que je venais de rencontrer un compagnon de route mu par des préoccupations analogues aux miennes, dans son domaine. Ce n’est que lorsqu’il me confia ses problèmes concernant ses portraits que je m’en rendis compte.

Les questions à l’ordre du jour étaient celles des portraits en action : jeune femme tapant sur Macintosh, moi-même trempant une tartine dans mon café, etc... Quel était le rapport entre l’action et la personne ? L’action était elle nécessaire, ou ne jouait-elle qu’un rôle anecdotique ? Quelle était la fonction d’une anecdote dans un tableau ? Une information sur la personne, ou seulement un effet facile pour flatter l’œil du spectateur ? Supprimer l’anecdote ne revenait-il pas à rajouter de l’anecdote d’un autre type par le biais d’une trop grande sobriété ? Pourquoi au fait supprimer les effets faciles ? En tout cas, un portrait sans action centrerait son sujet, ce qui présente le double-avantage d’être plastiquement plus concis et surtout de ne pas tourner autour du pot. Restait le fond. Que fallait-il mettre ? Du blanc tout simplement ?

Les questions théoriques et la réalisation pratique se chevauchaient en permanence. Les portraits se multipliaient, se corrigeaient les uns les autres. Le travail allait souvent plus vite que son auteur, alors contraint à l’interroger, comme un partenaire. L’évolution était rapide et surprenante. Je prenais peu à peu conscience de mon rôle de témoin privilégié d’une véritable expérimentation, avec des questions précises, des réponses précises, et naturellement un but précis : trouver par la peinture ce qui se cache derrière les personnes.

Mais avec sa Cène, Jean-Christophe allait pousser plus loin ce but. Le portrait n’était plus le sujet, celui-ci d’un autre ordre. Lors de cet important chantier, j’ai réalisé qu’un sujet devait être soumis à de nombreuses questions préliminaires afin d’éviter au futur tableau de n’être que l’illustration d’une idée exprimable en trois mots, j’ai compris comment le poids culturel ou émotionnel d’un sujet devait être compensé par un traitement sans emphase sous peine d’être trop lourd. Pour la Cène, le nombre 13 dispense de la représentation des attributs religieux. Du même coup le sujet s’épure tout en restant incarné par 13 de ses amis. Imaginez treize bustes d’hommes à l’échelle 1, côte à côte, les mains simplement posées sur une bande rouge faisant office de nappe, sans assiettes ni couverts. Le fond est blanc. Rien pour distraire le spectateur de ces treize regards immobiles fixant Dieu-sait-quoi. Les réflexions imposées par l’élaboration de la Cène m’ont transmis cette intuition qu’on ne peut acquérir que par la fréquentation quotidienne d’un créateur. La parenté de préoccupations que j’avais pressentie entre Jean-Christophe Robert et Arnold Schönberg s’était, avec la Cène, révélée dans toute son évidence : nécessité et unicité du propos en équilibre avec sa forme, recherche de la clarté par l’absence de fioritures, subordination du style au sujet et recherche d’un équilibre émotionnel entre les points de vue plastique, psychique et intellectuel.

Quelque chose d’informulé en moi venait sans doute d’être secoué, car j’adhérais totalement à ces préoccupations qui me paraissaient foncièrement justes, pour ne pas dire éthiquement justes. Malgré le caractère quelque peu conclusif de ces dernières lignes, il me rassure de penser que mon aventure quasi-spirituelle ne fait que commencer. Aujourd’hui je me suis effectivement remis à mon travail mathématique, mais celui-ci doit compter avec le temps consacré à la musique et à mes rendez-vous avec Jean-Christophe Robert. Ma classification conceptuelle ne joue plus qu’un rôle accessoire et je jure solennellement de ne plus faire à l’avenir de manières en ce qui concerne les questions purement formalistes. C’est vraiment la quête du sens qui m’intéresse.

Texte de Didier Barbier, août 1996.