Nous étions rue Charonne à un saut de puce de chez Alain Gutharc, la galerie qui expose les derniers travaux de Jean-Christophe Robert, des pièces de trousseau : napperons, torchons, oreillers, buffet Ikéa, toile de transat, et aussi ces petites choses qui font le quotidien des gens qui ont une enfance et y tiennent encore (et en corps !) par un fil — sûrement celui d’Ariane avant d’être dévoré par le Minotaure (une société en bout de course, à bout de souffle !), il y a donc aussi un nounours, une peinture dans son cadre (mais pas un chromo !), et encore… des objets utilitaires comme un rouleau de papier toilette, un interrupteur, qui nous rappellent l’un : l’animalité de l’homme, l’autre qu’il inventa le feu, et très vite, en quelques siècles, l’électricité…
Les torchons sèchent accrochés dans la buanderie de Gutharc derrière la salle de réception.
Bien sûr la question, la fameuse, je n’ai pu m’empêcher de lui poser. Bref ! elle a fusé avec la dernière goutte du café que nous sirotions : existe-t-il une peinture après la peinture ? Et Jean-Christophe, dans un éclat de rire, m’a répondu : « Oui, la mienne ! ». Alors, moi aussi je me suis marrée.
Cette question, voyez-vous, est devenue le quizz des tables rondes d’intellectuelles et de quelques vieux de la vieille (transfuge de Support/Surface et autres nouvelles figurations-défigurations), qui se rencontrent (entre eux) pour en débattre (devant un public), qui à Georges-Pompidou, qui au Jeu de Paume…
Eh bien tant pis pour ceux qui détestent la peinture, son opacité (parce qu’il faut bien quelques clés — ou lunettes — pour y entrer, voir, et sentir), mais Jean-Christophe Robert se fiche pas mal des efforts à faire — lui qui a passé presque dix ans à copier les maîtres du Louvre (Delacroix) ou des musées d’Art Contemporain (Miro, Mondrian, Toroni) pour comprendre comment ça fonctionnait — eh bien oui !
Jean-Christophe Robert, jetant aux orties les petites interrogations mesquines, a décidé de poser explicitement le cadre de son exercice : La peinture (à ne pas confondre avec un retour à la peinture) !
Jean-Christophe Robert a intégré les déconstructions opérées par l’Arte Povera, Beuys, Ryman. Alors, c’est sûr !, il ne s’agissait pas d’en rester là, il fallait continuer le chemin, construire. Et en peinture comment construire sans passer par un châssis et une toile.
Le travail de Jean-Christophe Robert passe toujours par l’objet (usuel, utilitaire). « C’est bien ce que faisait Matisse quand il peignait une chambre à coucher ! Non ?! En peignant un oreiller, du PQ, un interrupteur, un buffet standard qui est calculé pour recevoir une télé etc… Moi aussi, je veux montrer des choses à la fois simple et essentielle auxquelles personne n’échappe. Et puis, cette dernière exposition participe d’un acte d’amour. Sans amour, il n’y a pas d’Art, seulement des pièces esthétiques, de belles choses mais creuses ! »
Catherine Cazalé
Le Jour, 15 octobre 1993, page 12.